L’extension qui valait 12 millions

L’année 2017 commence bien pour Adam Poots, le créateur du jeu de société collaboratif post-apocalyptique Kingdom DeathMonster 1.5. Il vient en effet de récolter sur Kickstarter l’astronomique somme de 12 393 139 $ (11 668 016 €), devenant le jeu de société le plus financé de la plate-forme, écrasant le record des 8 782 571 $ d’Exploding Kitten. Il se paie même le luxe d’être désormais dans le top 5 des projets les plus financés toute thématique confondue, en se plaçant en quatrième place. Une sacrée performance. Surtout pour une simple extension de jeu.

L’image annonçant la campagne Kickstarter
Le financement participatif (ou crowdfunding)

Il s’agit d’un mode de financement alternatif en ligne. Des créateurs présentent leur projet sur des plates-formes et indique la somme de base qu’ils veulent récolter. Les internautes peuvent alors investir, soit en faisant un don, soit en préachetant le(s) service(s) ou le(s) bien(s) proposé(s) (on parle de « pledge »). Si le créateur n’obtient pas la somme indiquée, le projet est annulé et les contributeurs (les « backers ») récupèrent leur mise.

Afin d’avoir le plus possible d’argent, les créateurs proposent des « stretch goals ». Il s’agit de goodies donnés en plus du service/bien préacheté lorsqu’une certaine somme d’argent est récoltée.

Les plates-formes se rémunèrent en prenant un pourcentage sur la somme récoltée.
Kickstarter est le site de crowdfunding le plus connu (et celui qui rapporte le plus). Citons également Ulule, plate-forme française.

 

Adam Poots, un braqueur de KickStarter

Notre créateur est un habitué du crowdfunding. L’idée du jeu lui est venue en 2008. En juin 2009, il lance sa première campagne sur Kickstarter pour pouvoir produire une première figurine pour un « jeu de plateau pour nerd » et récolte 1 741 $ (1 500 $ étaient demandés). Continuant sur sa lancée, il demande deux mois plus tard 10 000 $ afin de développer sur iPhone le jeu Kingdom Death. Bien que la campagne ait duré 89 jours, il n’a pas réussi à récolter les 10 000 $ demandés, n’ayant mobilisé qu’un seul contributeur.

Loin de se démonter, il poursuit son projet et contacte différents artistes afin de développer un univers graphique pour son jeu de société. Le 23 novembre 2012, jour du Black Friday, le jeu Kingdom Death: Monster fait une entrée fracassante sur Kickstarter en récoltant en seulement une heure et demie les 35 000 $ demandés. La machine est lancée. Le 8 janvier, après 47 jours de campagne, il récupère la somme de 2 049 721 $. Seul bémol : la livraison des jeux, initialement prévue pour novembre 2013, met un peu plus de temps que prévu. Le jeu sort officiellement un an et demi plus tard, en juin 2015. Malgré tout, le jeu remporte un franc succès, encourageant l’auteur à développer une extension pour le jeu. Il lance alors le 25 novembre 2016 (encore un Black Friday) sa quatrième campagne pour Kingdom Death: Monster 1.5, l’extension du premier jeu, avec le succès que l’on connaît.

Kingdom Death : Monster 1.5, au-delà du réel

La boîte du jeu

Kingdom Death: Monster est un jeu coopératif américain type jeu de rôle où il faut survivre dans un monde cauchemardesque rempli de monstres. D’une durée de vie très longue, deux phases se succèdent : la chasse et l’établissement de colonie (plus d’infos sur ce site). D’après les (quelques) joueurs ayant eu le privilège d’y jouer, Kingdom Death: Monster serait un petit bijou (vous pouvez lire les témoignages ici,  encore ici et ) qu’il faut absolument avoir dans sa ludothèque. Un article wikipedia(en anglais) est même consacré à ce jeu.

Sur la page Kickstarter de Kingdom Death: Monster 1.5, aucune information n’est donnée sur le gameplay. Et c’est vraiment dommage. Certes, il ne s’agit que d’une extension mais l’auteur lui-même nous explique qu’il a amélioré le jeu. Une présentation un peu plus détaillée aurait été la bienvenue, que ce soit pour l’« update pack » (la version 1.5) ou pour les mini-extensions proposées. La page regorge par contre de photos de figurines et de cartes en tout genre. Au lieu de financer un jeu de société, on achète de petites figurines à monter soi-même. Sans texte explicatif, sans vidéo de démonstration et sans session de test pendant la campagne, on ne peut que le croire sur parole. Et cette parole coûte cher.

 

En effet, pour avoir simplement l’extension 1.5 appelée « update pack » (et inutilisable sans le jeu de base), il fallait payer 60 $ hors frais de port (50 $ si vous aviez eu la chance de profiter de l’offre limitée Black Friday). Pour acquérir le jeu originel et l’extension, il fallait bien lire les pledges (car la plupart n’ont que l’extension) et débourser entre 200 $ (pour les 1 499 premières préventes) et 250 $. Autre subtilité de cette campagne Kickstarter, pour avoir tous les stretch goals débloqués et toutes les mini-extensions complémentaires, vous deviez vous délester à minima de 1 666 $ (mais ils sont sympas : dedans vous avez le jeu de base et un tee-shirt en plus). Au total, il n’y avait pas moins de 21 pledges différents, plus un pledge où l’on pouvait payer librement pour un pack de son choix. Il fallait prendre son temps pour bien comprendre tout ce que chaque pledge comprenait (ou pas). Face à cette multitude, l’auteur a même proposé deux tableaux récapitulant les différentes offres (le premier est ici et le second ). Notons que chaque tableau indique le prix de vente public, hors Kickstarter, ce qui est toujours un argument marketing convainquant.

Bref, il fallait débourser une très (très) grosse somme pour jouer à Kingdom Death: Monster 1.5.
Mais ce prix est justifié – selon les dires de l’auteur et les photos du Kickstarter – par une qualité exceptionnelle des matériaux. N’ayant pas d’exemplaires du jeu sous la main, nous ne pouvons vérifier l’affirmation (et parfois la réalité est bien loin de la promesse originelle). Le matériel (cartes, figurines) semble d’ailleurs être le principal (et seul ?) atout de ce jeu.

Le jeu Kingdom Death: Monster

Le moins que l’on puisse dire est que les joueurs n’ont pas hésité une seconde. Avec 12 393 139 $ récoltés pour 19 264 contributeurs, on arrive à une dépense moyenne de 643 $ par personne. A titre de comparaison, pour le Kickstarter du jeu originel, la dépense moyenne était de 378 $. 13 personnes ont dépensé 2 500 $ pour un pledge en quantité limite et 400 ont sorti 2 000 $. Rappelez-vous qu’on parle d’un jeu. D’un jeu de société. Alors, peut-être que le matériel de jeu est exceptionnel, mais avec plus de 19 000 préventes (avec les frais de port en sus), il est possible de faire de la production de masse et de faire baisser considérablement le prix de fabrication. De surcroît, il n’y aucune prise de risque de la part de l’auteur-éditeur. En effet, il s’agit de ventes fermes. Et il touche l’argent avant même d’avoir produit le jeu. Parfait pour le placer en banque (ou en bourse) avant la phase de production. Placer cette somme sur un compte rapportant 3% rapporte 120 000 $ en an. Un véritable pactole. D’autant plus que la sortie finale du jeu (avec toutes les extensions) est prévue pour 2020 ! Il va falloir attendre trois ans pour avoir son jeu au complet. Trois ans dans le meilleur des cas. Rappelons que pour le Kickstarter du jeu originel, la livraison était prévue un an plus tard, en 2013. Mais les joueurs n’ont commencé à être livrés qu’en 2015. Espérons qu’il n’y a pas de retard cette fois-ci.

En parlant du matériel, il était impossible de faire l’impasse sur la thématique visuelle. Il s’agit très clairement d’un jeu pour adulte, avec du sang, des monstres et des morts (beaucoup de morts). Mais pas que. Les personnages féminins sont présentés à moitié dénudées, dans des poses plus que suggestives. Elles sont dotées d’un physique très généreux, souligné par une quasi-absence de vêtements. Parfait pour de longues nuits solitaires. L’esthétique rappelle le manga, voire même le hentaï. Le sexisme du premier jeu avait été dénoncé par Lillian Cohen-Moore. L’auteur avait répondu qu’il avait laissé carte blanche aux dessinateurs et qu’il ne souhaitait pas brider leur créativité. On vous laisse juger.

Je suis une méchante fille
Ooooh ! J’en ai partout !

 

Un pas de plus vers la spéculation du jeu

Alors, pour conclure, que penser de ce Kickstarter ?

Clairement, la campagne Kickstarter de Kingdom Death: Monster 1.5 est une totale réussite, écrasant tout sur son passage. Elle marque les annales dans l’histoire du jeu de société et dans celle du crowdfunding. Cependant, elle pose de multiples interrogations. On nous dit que le gameplay est génial. Mais on n’en a aucune preuve tant qu’on n’y a pas joué. Dépenser plus de 600 $ dans un jeu sans y avoir joué, c’est tout de même un sacré acte de foi. Sans compter qu’on ne sait pas quand on recevra le jeu, et si on sera réellement satisfait de la qualité du produit. Notons que même l’auteur appelle dans son Kickstarter les contributeurs à pledger de manière responsable !

Extrait de la campagne Kickstarter

Avec le crowdfunding, on assiste ainsi à une double spéculation dans le monde du jeu. Du côté des auteurs-éditeurs, on arrive au développement d’un nouveau monde de financement, sans aucune prise de risque et leur permettant d’avoir une forte renommée en cas de forte réussite. Ils court-circuitent le système traditionnel et augmentent leurs bénéfices. Des « concepts games » fleurissent sur Kickstarter et la réalisation finale est parfois loin de celle présentée auparavant.

Du côté des joueurs, on voit des contributeurs prêts à vendre un rein (voire deux) pour obtenir « le » jeu dont tout le monde parle, sans même y avoir jouer, sans savoir si le produit final sera à la hauteur de leurs espérances et sans connaître la date de livraison. On fait en sorte d’en parler à d’autres personnes afin qu’elles pledgent et que des stretch goals soit débloqués. On achète une idée de jeu. On arrive à un jeux « de collection », détenus par quelques « happy fews » et qui sera revendu par la suite à prix d’or.

Une bien belle évolution du monde du jeu de société moderne, illustrée par le Kickstarter de Kingdom Death: Monster 1.5.

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