Loterie et libéralisme, vers un désordre ludique ?

En 2017, #Enjeulibre a publié pas moins de quatre articles sur les dérives de la FDJ en matière de prévention des addictions aux loteries et autres paris d’argent. Depuis 1933, ces loteries ne peuvent être organisés que par l’Etat, permettant un contrôle accrue de ce secteur sensible. En juin 2008, le ministre du budget, Éric Woerth (Les républicains), annonçait « l’ouverture maîtrisée » du marché des « jeux ». Toutes les grandes fortunes se sont mises sur les rangs. C’est le propriétaire du Fouquet’S, Dominique Desseigne, patron du groupe de casinos Lucien Barrière, qui est l’un des premiers sur le fillon avec LeCroupier.fr. Il sera suivit par Dominique Desseigne et son site de poker en ligne puis Martin Bouygues, Bernard Arnault et François Pinault pour les jeux en ligne. On peut aussi citer Arnaud Lagardère, Stéphane Courbit et Vincent Bolloré qui s’intéressent de très près à ce marché au travers de leurs médias respectifs. Dix ans plus tard, des accords sont en train d’être négociés en sous main pour privatiser la loterie nationale qui porte, à tors, le nom de « Française des jeux » (i.e., FDJ). C’est le magazine Challenges, qui a fuité l’information : « De la direction du Trésor, à celle du Budget, de Matignon à l’Élysée et de Le Maire à Darmanin, l’idée d’une privatisation partielle du capital de la FDJ réunit un parfait consensus ». Cette privatisation permettra peut-être, à minima de renommer cette entreprise par un nom plus adapté tel que « Privée des loteries ».

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Au niveau des chiffres, la FDJ, c’est 14,3 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2016 et un bénéfice net en hausse de 10,7 % sur un an. C’est une entreprise en pleine forme qui renouvelle son offre de jeux en s’appuyant sur les innovations du monde ludique sans aucun contrôle d’un organe institutionnel spécialisé sur la régulation des jeux de loterie. D’un point de vue financier, la FDJ est la poule au œuf d’or dont les bénéfices sont ultra-lucratifs. Cette entreprise est aujourd’hui détenu à 72 % par l’Etat. C’est le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire (Les républicains), qui a suggéré une option de ce type pour permettre l’investissement dans des secteurs dit « innovant ». Déjà en 2008, le gouvernement Fillon avait proposé une introduction en Bourse de la FDJ, proposition qui avait été reprise par l’actuel président de la république en 2014 lors de son passage éphémère au ministère de l’économie. Début septembre, le Secrétaire d’Etat au Budget et aux comptes publics, Christian Eckert (Parti socialiste), expliquait que les « jeux » (c’est à dire les loteries et autres paris d’argent pour nos politiques) ne sont pas une marchandise comme les autres à cause du risque de blanchiment, d’addiction, de fraude et de protection des mineurs. Pour lui, le bénéfice généré par la FDJ est minime pour l’Etat : un peu plus de 100 Millions, une grande parties des sommes mis en jeu étant redistribuées aux buralistes et aux parieurs.

Espace FDJ chez un buraliste

Sans développer la question des dérives, non pas des joueurs, mais des stratégies markéting pour pousser les joueurs à consommer plus (utilisation massive des médias de publicité, transfert du code graphique de jeux de société populaires vers une loterie éphémère, utilisation des connaissances scientifiques pour pousser à la consommation, etc.) et de la répartition non équitable des tickets gagnants difficilement décrite par Robert Riblet, la privatisation de cette entreprise, sans organe de contrôle institutionnel, rappellera aux historiens les dérives des tripots du Moyen Âge. Nos dirigeants actuels n’ont en aucun cas consulté les professionnels et autres théoriciens du « jeu » pour prendre une décision politique et économique qui touche à un intérêt d’ordre, non pas rentable et privé mais éthique et social. Les loteries peuvent être lucratives mais la santé sociale est de plus haute importance, ce qui implique un contrôle accru de certains secteurs, les loteries en faisant partie. En outre, les « jeux d’argent » ne font pas partie du monde ludique mais utilisent ses codes pour attirer le chaland. Une solution serait d’interdire l’utilisation des codes du monde ludique dans les loteries, que ce soit graphique ou sémantiques pour permettre au consommateur de différencier les deux mondes de façon claire et non ambigüe. Sensibiliser les politiques à cette question alors que la société voit les jeux comme quelque chose de futile est une des solutions. Encore faut-il qu’un média comme Enjeulibre.fr soit prit au sérieux par les acteurs du monde ludique. Parier ou jouer, tel est la question.

Les Joueurs de trictrac par Le Maître des Jeux, peintre de l’entourage des frères Le Nain, Musée du Louvre.

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