Salut les zombies

Avez-vous remarqué que plus il y a de vegans, et plus il y a de zombies ? Je ne sais pas si c’est lié, mais on rencontre de plus en plus de gens qui refusent de manger de la viande, et de plus en plus de gens fascinés par l’univers zombie, voire se déguisant en zombies eux-mêmes. Je ne dis pas que c’est les mêmes, mais avouez que ça interroge.

L’idée de cet article est née d’une discussion, où un ami évoquait ce nouveau jeu de société pour enfants, prenant pour thème les zombies : Zombie Kidz. Le jeu peut se jouer dès 7 ans, et c’est vrai que les zombies dès 7 ans, ça interpelle. J’ai dû vieillir plus vite que je ne croyais parce qu’à cet âge-là, moi, j’en étais au jeu de l’oie. En même temps, c’est vrai, je m’ennuyais un peu. Que voulez-vous, j’ai toujours trouvé que les oies étaient plus intéressantes à manger qu’à jouer. Mais je digresse.

N’empêche qu’une oie, ça ressemble vachement à un zombie

Donc, certains éditeurs de jeux ont décidé d’exploiter la thématique zombie, et voilà qu’ils s’attaquent au marché de l’enfance. En l’occurrence, Zombie Kidz récolte des avis plutôt positifs chez ceux qui y ont joué en famille. On ne rapporte aucun cauchemar infantile gâchant le sommeil parental, signe que le jeu est somme toute peu choquant pour les têtes blondes à chairs fraîches. Il faut dire qu’ici, les zombies ne ressemblent pas vraiment aux goules sanguinolentes auxquelles le film de genre nous a habitués. J’ai regardé quelques visuels, et si ces zombies sont certes un peu cra-cra, ils ne sont pas du tout effrayants. J’oserais parler de « zombie amical ». Ils ressemblent presque à un bon copain de votre fiston. Pas encore très propre, mais au fond bien sympathique. Pour un peu, vous l’inviteriez à venir manger à la maison le samedi midi après l’école. D’ailleurs, si ça se trouve, il est vegan.

Zombie Kidz

Le thème du zombie a été popularisé par le cinéma, mais son origine est beaucoup plus ancienne. On le retrouve dès le Moyen-Âge en Occident. Il existe par ailleurs dans un grand nombre d’autres cultures, depuis fort longtemps. D’après ce que j’ai pu glaner sur Wikipedia, on trouve une mention du terme « zombi » aux Antilles dès 1657. Bien entendu, les caractéristiques du zombie diffèrent assez librement d’une ère culturelle à une autre et selon les époques, mais la base reste assez stable : il s’agit d’un être vivant mais mort, en ce sens qu’il ne contient plus de conscience, et qui vient tourmenter les vivants. Son régime alimentaire n’est pas forcément sa caractéristique principale, mais c’est vrai qu’en Occident, il est plutôt viandard, avec souvent la même préférence pour les hommes que moi pour les oies. Mais voilà que je digresse encore.

Quoiqu’il en soit, la constance de la figure du zombie dans l’histoire suggère que, à l’instar des personnages mythiques, il est le réceptacle de nos peurs, de nos projections plus ou moins névrotiques quant à notre condition d’être humain. Il n’est pas là que pour amuser la galerie, il dit quelque chose de nous. Un exemple pour illustrer mon propos : dans le film Dawn of the Dead, réalisé par George A. Romero et sorti en 1978, dans une Amérique au faîte de sa puissance et dédiée au consumérisme, une scène montre deux survivants observant des zombies déambuler dans un centre commercial. Voici le dialogue des survivants :

  • Qu’est –ce qu’ils font ? Pourquoi sont-ils venus ici ?
  • Un genre d’instinct… Des souvenirs… c’est ce qu’ils aimaient faire… Il s’agissait d’un lieu important dans leurs vies.

    Dawn of the dead – Les zombies dans le centre commercial

Beaucoup de commentateurs ont vu dans les films de zombies de Romero une critique sociale. D’une certaine manière, le zombie qui dévore l’homme, c’est le consommateur décérébré qui se substitue au citoyen libre et responsable. On pourrait donner bien d’autres interprétations du zombie, mais il vient toujours symboliser l’homme privé de son humanité. La chair humaine que le zombie dévore, c’est l’esprit des Lumières qui fout le camp, ma bonne dame.

Alors bien sûr, quand mon ami m’a parlé de ce jeu, Zombie Kidz, j’ai d’abord pensé que la déshumanisation rampante de notre monde s’en prenait maintenant aux enfants. Enfoirés de capitalistes.

Mais comme on l’a vu, il s’agit d’un jeu plutôt gentillet, rien à voir avec Resident Evil. C’est d’ailleurs un jeu de type coopératif : pour gagner, les participants doivent jouer les uns avec les autres, et non pas les uns contre les autres. Pas vraiment le credo individualiste consumériste de notre monde, donc.

Finalement, m’est apparue une interprétation plus intéressante. Mais je vous préviens, à partir de maintenant, je vais digresser à fond les ballons.

Voici le pitch de l’éditeur du jeu :

Des créatures étranges rôdent dans le cimetière près de chez toi. Évidemment, tes profs et tes parents ne te prennent pas au sérieux quand tu leur racontes. Tu devras donc t’en charger toi-même. Sois malin, et avec tes amis, chasse les zombies!

Interprétons: ce monde où les zombies, c’est-à-dire la consommation compulsive, menacent l’humanité, seuls les enfants peuvent le sauver. Pourquoi ? Parce que les profs et les parents, soit les adultes, ne les prennent pas au sérieux. Autrement dit, ils ne voient même pas le problème.

Vous allez me dire que si, on le voit bien le problème, on passe d’ailleurs notre temps à en débattre en cette période de campagne présidentielle : l’exclusion et le chômage, l’aliénation par le travail, l’état de la planète qui croule sous nos appétits de consommation, etc. Et les profs sont d’ailleurs en première ligne pour protéger nos enfants des assauts du monde marchand n’est-ce-pas ?

Certes.

Mais une anecdote que me rapportait une collègue illustre bien à quel point le problème est plus profond, y compris chez les profs.

Dans la classe où se trouvait le fils de ma collègue, âgé de 8 ans, la maîtresse demanda aux élèves à quoi servait la peau de la vache. Bien entendu, la réponse attendue était qu’elle sert à fabriquer du cuir. Et bien la réponse d’un élève fut « qu’elle sert à tenir la vache ensemble ». Cette réponse est renversante de justesse. Regardez-y voir : l’enseignante a réduit l’animal à ce que nous, les hommes, pouvons en faire. Exactement comme je réduis moi-même l’oie à un repas. Une « utilité », comme on dit en économie. Et bien l’enfant, lui, a vu la peau de l’animal comme ce qui en fait un être-en-soi, comme on dit en philosophie. Là où l’adulte a pensé l’animal comme une sorte de stock de produits à consommer, l’enfant l’a spontanément reconstitué en un être à part entière pour qui la question de l’utilité ne se pose pas. Avouez que vu sous cet angle, c’est vrai que la prof fait un peu zombie.

La vache, cet être-en-soi

Si un vegan lit ces lignes, peut-être se dit-il que lui-même est préservé de la zombification ambiante. C’est possible, mais j’en doute. Parce que ce que cette enseignante a fait, nous le faisons tous d’une manière ou d’une autre. Nous passons notre temps à instrumentaliser le monde. L’expression « développement durable » le dit déjà, puisqu’elle compare le monde à une sorte de pile qu’il s’agit de faire durer. Dans cette perspective, les énergies renouvelables ne sont que la requalification du monde en tant que batterie rechargeable. A cette aune-là, même les écologistes sont des zombies.

Et en même temps, je me dis qu’un responsable politique qui se mettrait à nous parler du monde comme ce qui sert « à tenir l’humanité ensemble », et que c’est pour ça qu’il faut le préserver, et bien, je me dirais que c’est bien joli tout ça, mais qu’après, il faut quand même avoir le sens des réalités, et que ce n’est pas avec ce genre de fadaises qu’on va relancer la croissance. Comme vous voyez, je suis moi-même bien entamé.

Vous allez dire, quel est le rapport entre tout ça et Zombie Kidz ? Il est ténu. Je vous avais dit que j’allais digresser. Mais quoi qu’il en soit, en jouant à ce jeu, vos enfants seront certainement en train de passer leur temps de manière plus bénéfique qu’en jouant sur votre smartphone.

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