Wikipédia et la notoriété des auteurs de jeux

En l’espace de 16 ans, Wikipédia est devenu une encyclopédie de référence et le cinquième site le plus consulté au monde. Elle a réussi à détrôner les pontes du domaine, comme Universalis ou Encarta. Libre et gratuite, elle aborde une multitude de sujets, écris par ses nombreux contributeurs. Etre référencé dans Wikipédia est un gage de notoriété, et encore plus quand on est auteur de jeux de société. Comment obtient-on « son » article ? Quels sont les critères à remplir ? Qu’est-ce que cela implique ?

Wikipédia et l’admissibilité biographiques

Logo Wikipedia

Les critères d’admissibilité des articles biographiques de Wikipédia permettent de déterminer si une personne a une notoriété suffisante pour avoir une page dédiée. Sa biographie doit avant tout être vérifiable par des sources secondaires « indépendantes » et « fiables ». Seules les personnalités qui bénéficient d’une certaine notoriété peuvent faire l’objet d’un article dans Wikipédia.

D’un point de vue général, la personne doit être déjà mentionnée dans une encyclopédie de référence, avoir été le sujet d’un ouvrage publié à compte d’éditeur ou d’au moins deux articles ou émissions consacrés espacés d’au moins deux ans dans des médias d’envergure nationale ou internationale.

Le cas particulier des artistes

L’existence d’« au moins deux sources secondaires centrées » est donc demandée pour démontrer la notoriété, par exemple deux « critiques significatives » dans le cas d’un écrivain. Dans des domaines émergeants comme l’industrie du jeu de société, ces critères auraient pour effet de rendre inadmissible la plupart des biographies. C’est probablement pour cette raison que les critères ont été adaptés pour le secteur d’activité du jeu de société et de façon plus générale à l’ensemble du secteur artistique.

Dans cette catégorie, on retrouve les musiciens et ensembles, les beaux-Arts, arts plastiques et autres arts visuels, les écrivains et autres artistes de l’écrit, les artistes du théâtre, les artistes du cinéma, les artistes de la télévision, les artistes du doublage, les acteurs et actrices de la pornographie et finalement, les auteurs et les illustrateurs de jeux de société. Pour Wikipédia, un artiste (ou un groupe d’artistes) est considéré comme notoire, dès qu’il a produit deux œuvres ayant eu une « large diffusion ou exposition ». Ce critère d’estimation étant vague, il est défini plus précisément selon les domaines.

Affiche d’un exposition d’illustrateur de jeu de société

De l’édition commerciale à sa page d’auteur

Un illustrateur de jeu de société doit avoir illustré au moins trois jeux chez deux éditeurs différents pour obtenir sa page Wikipédia. Pour les auteurs de jeux de société, l’obtention d’un ou de plusieurs prix pour un jeu ne peut suffire à justifier d’une tribune sur l’encyclopédie libre, même si ses jeux sont téléchargeables librement. L’admissibilité est plus complexe, il faut remplir une condition parmi trois possibles. La première est d’avoir au moins trois jeux publiés chez deux éditeurs différents. La deuxième est d’être auteur d’au moins quatre jeux-auto-édités. La troisième option est d’être reconnu dans le monde du jeu pour des faits particuliers et significatifs (ex. livres, publications spécialisés, champion reconnu) et justifier d’un article de part la quantité d’informations disponibles à son sujet.

Ces conditions impliquent qu’un auteur ayant créé un seul jeu, même à succès, ne pourra pas avoir une page dédiée à sa biographie. En effet, une page qui ne répond pas à au moins une de ces conditions devra être accompagnée du bandeau {{admissibilité à vérifier}} pour lancer une procédure de suppression. Toutefois, il ne sera pas forcément supprimé. Il peut être fusionné au sein d’un projet frère traitant d’un sujet plus large ou même laissé tel quel si le potentiel d’admissibilité dans un futur proche est élevé. Pour ceux rentrant dans ces critères, c’est la possibilité d’avoir une visibilité sur Wikipédia comme Sylvie Barc, Henri Sala, Dominique Ehrhard, Bruno Faidutti, Roberto Fraga, Max Gerchambeau, Bruno Cathala, Antoine Bauza ou encore Pascal Bernard.

En marche pour la consécration de l’industrie ludique

Avoir sa page Wikipédia, que cela soit pour un jeu de société (voir notre article à ce propos), un illustrateur de jeux ou un auteur de jeux permet d’augmenter sa notoriété en apposant sa photo de profil et en fournissant des élément biographiques sélectionnés. Cela permet aussi d’avoir une plus grande visibilité auprès du public surtout si les produits commerciaux liés à leur page sont encore disponibles sur le marché. Par contre, il sera beaucoup plus dur pour l’auteur de jeux libres de droit ou de jeux ne nécessitant pas de matériel ludique de répondre à ces critères d’admissibilité. Un comble pour une encyclopédie libre et gratuite.

Encart du supplément « Economie » sur les jeux de société du journal Lyonnais « Le progrès » du 3 octobre 2017

Ces critère impliquent que l’auteur de jeu soit une sorte d’ingénieur des mécaniques ludiques ayant une boite à outils lui permettant de produire des jeux qu’il ira présenter à des éditeurs prêts à faire tourner les turbines de la production ludique. D’ailleurs, la fréquentation des concours de créateurs est très certainement une source d’inspiration pour celui qui sait manipuler les paramètres secondaires d’un jeu de société. La mise en place de speed dating entre des auteurs sélectionnés au travers de concours locaux et des éditeurs à la recherche de la pépite ludique à la mode est le phénomène le plus flagrant de cette réorganisation de la production ludique.

La fabrication d’un jeu devient même une technique associée à une science comme le montre l’apparition récente de formations universitaires comme le Master Sciences du jeu de l’Université Paris 13 ou la formation en Sciences et technique du jeu de la haute école de Bruxelles. Il existe même une revue scientifique nommée « Sciences du jeu » proposant des articles allant du jeu vidéo au BDSM. C’est sur, les Sciences et Techniques du jeu permettrons dans un avenir proche de former des auteurs de jeux de société sur le modèle des jeux vidéos.

A la recherche des créateurs perdus

Pour Wikipédia, Dobble est un jeu de société inventé par Denis Blanchot, Jacques Cottereau, Play Factory, Jean-François Andréani, Toussain Benedetti, Guillaume Gille-Naves et Igor Polouchine, dans lequel les joueurs doivent trouver des dessins en commun entre deux cartes. Il y aurait donc sept auteurs dont un éditeur de jeux de société. C’est pourtant bien Jacques Cottereau qui a créé ce jeu, sous le nom de « Jeu des insectes » en s’appuyant sur la théorie des codes avec un correcteur d’erreurs nommé « blocs équilibre incomplets » et en l’appliquant à la mémorisation des noms d’insectes pour les écoliers. Les autres personnes citées se sont appliquées simplement à changer le nombre de dessins sur les cartes, la forme des cartes ou la thématique de jeu, la mécanique restant la même. Dans ce cadre, ce que l’on nomme un auteur de jeu ne serait-il pas plutôt un ludo-ingénieur modifiant les paramètres de calibration d’une mécanique associée à un graphiste adaptant les jeux de société aux modes du moment ?

Du jeu des insecte de Jacques Cottereau à Dobble de Asmodée

En appliquant stricto sensu les critères de Wikipédia, les créateurs de jeux à succès comme Qwirkle (Susan McKinley Ross), Chromino (Louis Abraham) ou encore Abalone (Michel Lalet) ne peuvent pas avoir de page dédiée à leur biographie sur cette encyclopédie. Plus encore, les pages de ces jeux ne donnent aucune information sur leurs créateurs. Il est compréhensible que des créateurs de mécaniques traditionnelles comme les échecs, de l’awalé ou encore le Go sont et resterons anonyme mais pourquoi aucune information n’est disponible à propos des créateurs de jeux qui se sont vendus à plusieurs millions d’exemplaires au point de devenir des classiques contemporains ?

On le voit, les critères déterminant la présence ou l’absence d’une page sur Wikipédia sont loin d’être anodins. Ils soulèvent des questions sur le monde du jeu de société et, en tant que source principale d’information, modèlent la perception de nos contemporains et des générations futurs.

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